Retour chez les Piaroas

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Retour chez les Piaroas

Ecrit par Diane Baratier
Documentaire de 90’
1 décembre 2009

Au lecteur

             A l’origine de ce film, il y a un rêve d’enfant. Je rêvais que j’apportais des armes aux Indiens pour les aider à combattre les méchants blancs… Evidemment, ça ne pouvait être qu’un rêve : j’avais quatre ans. Mais ce rêve a déterminé mes choix d’existence. Je n’aimais pas la vie en France et à vingt ans, je suis partie pour le Brésil. J’y ai rencontré un pêcheur, Vilsinho, et nous avons vécu en mer trois années idylliques. Son arrière-grand-mère était une indienne guarani. Sa tribu avait disparu depuis longtemps. Si je n’ai pas pu rencontrer la tribu dont je rêvais, le sentiment confus que j’avais depuis mon enfance d’être une indienne est devenu une parcelle de réalité à travers nos filles.

 

            Un jour, l’idylle s’est brisée… Je suis revenue en France. Je savais conduire un voilier, tirer un filet, trier le poisson, mais dans mon pays, à Paris, je n’avais pas de métier. Comme j’avais baigné toute mon enfance dans le cinéma, ma mère étant monteuse et mon père réalisateur, j’ai décidé de devenir réalisatrice. Mon père me conseilla de commencer par apprendre à manier une caméra et je suis rentrée à l’école Louis Lumière. C’est ainsi que je suis devenue chef opérateur. Au bout de vingt ans de ce métier, je suis rattrapée par mon rêve.

 

Apporter des armes aux Indiens pour les aider à se défendre…

 

            Sauf qu’aujourd’hui, ce sont des conseils pour me défendre, moi, dont j’aurais besoin ! Je me sens attaquée par nos choix de société, injustes et destructeurs. Je ne m’en sens pas solidaire, ils me révoltent, et en même temps je me sens impuissante. Je me demande si les Indiens n’ont pas plus à m’apprendre qu’ils n’ont besoin d’armes pour se défendre.

 

Quand bien même cette arme serait le cinéma…

 

            Comment décider, à moins d’aller sur place ? Mais sur place où ? L’Amazonie est immense… Quelle tribu visiter ? En reste-t-il une seule intacte ? Comment m’y faire admettre ?

C’est alors que j’ai rencontré Jean Monod.

 

            Ethnologue, il a vécu deux ans dans une tribu en Amazonie entre 67 et 69 où il  a appris leur langue et fait des enregistrements.

Comment eurent lieu les enregistrements ?

 

   

            Quand Mêrêritsa est venu un jour pour écouter les enregistrements que j’avais faits et qu’il a décidé de me donner sa propre version du mythe de la création, il n’y a pas eu de sa part de demande de contrepartie immédiate, si j’excepte quelques cigarettes… D’abord, j’en ai été surpris. Je m’étais habitué à ce que l’obtention de toute information soit négociée. Cela me paraissait normal de négocier, il me paraissait important que nous parvenions à un accord sur le prix juste de chaque chose.

 

            Avec Mêrêritsa, c’était différent. Je n’avais rien demandé. Il est venu de son propre chef. C’était comme un cadeau qu’il me faisait. Pourquoi me faisait-il ce cadeau ? Au fur et à mesure que je l’enregistrais, une étrange compréhension de ce que nous étions en train de faire m’est venue dans une rêverie.

 

            Mêrêritsa était le chef du groupe dans lequel je me trouvais. Mais un chef discret, qui ne s’était pas d’emblée fait connaître. C’est avec son assentiment, sans que j’en sache rien, que j’avais pu rester là où je me trouvais.

 

            Il avait entendu dire que mon activité consistait principalement à capter la parole avec une machine qui permettait aussi de la reproduire. Lorsqu’il avait appris cela, il avait été intrigué. Quel était ce pouvoir ? Qu’est-ce qui pouvait en résulter ? A coup sûr il y avait un danger.

 

            Tout en parlant à mesure que je l’enregistrais, Mêrêritsa s’est mis à trembler. C’est ainsi que l’idée du danger de ce que nous étions en train de faire m’a gagné. Quel danger ? Je ne le savais pas, même si j’en avais une vague idée. Quelque chose comme si, en captant la parole des gens, mon magnétophone pouvait les en déposséder. La même chose qu’avec les photos en somme, dont on sait que les Indiens craignent qu’elles ne leur volent leur âme. Mais dans le cas de Mêrêritsa, il y avait quelque chose de plus précis, qui avait à voir avec la sorcellerie.

 

            Sur la sorcellerie chez les Piaroa, je n’avais encore, alors, que peu de données. Je savais que les Piaroas passaient pour être les plus redoutables sorciers parmi les Indiens de cette partie de l’Amazonie. Mais ce que j’avais appris d’eux, dès mon premier contact avec eux, concernait surtout leur vision des Blancs. A leurs yeux, les Blanc étaient des sorciers très puissants, mais ils étaient moins puissants que violents. Ils avaient gâté leurs pouvoirs par leur incapacité de maîtriser leur voracité. C’est pourquoi, au lieu d’être des guérisseurs, c’étaient les pires cannibales de la création.

 

            En me rappelant cette vision des Blancs, je pouvais mieux comprendre les craintes de Mêrêritsa à propos de mes enregistrements. Ces craintes concernaient l’usage occulte qui pouvait être fait de mes bandes, semblable à celui que les sorciers font de rognures d’ongles ou de brins de cheveux, sur lesquels ils procèdent à des manipulations qui leur permettent d’attenter à la vie de leurs possesseurs.

 

            Etais-je un sorcier ? Et, si je ne l’étais pas consciemment, en admettant que je ne sache pas ce que je faisais, est-ce que je ne travaillais pour d’autres qui, eux, le savaient ?

 

            Au bout d’un moment, les tremblements de Mêrêritsa ont diminué. Comme si une confiance l’avait gagné. Mêrêritsa n’avait pas seulement compris que le magnétophone pouvait capter la parole et la reproduire. Il avait compris qu’il pouvait aussi la garder. Si le magnétophone était en bonnes mains, la parole pouvait être gardée en lieu sûr. 

 

            Mêrêritsa était conscient des changements qui se produisaient autour de lui. Il pensait qu’un certain savoir disparaîtrait avec lui. C’est pourquoi il avait décidé de se faire enregistrer. Malgré le danger, qui ne venait pas seulement de mes instruments ou de l’incertitude sur mes intentions. Mais aussi du savoir qu’il me confiait. Trahissait-il des secrets ? Dangereux pour lui… Mais dangereux pour moi aussi, si je n’y prenais pas garde ! En ne me demandant rien en échange, Mêrêritsa avait créé entre nous une réciprocité dans le temps long. C’est une parole qu’il me confiait pour les générations à venir.


SYNOPSIS

 

 

            Paris et son trafic, il pleut. La foule est pressée par le froid de ce mois de décembre. Les visages sont tendus par l’angoisse d’un avenir incertain. Les offres des fêtes sont déjà en place. Un  taxi est coincé dans les embouteillages.

 

            A l’arrière du taxi, un homme, une femme et une ado patientent: Jean, ethnologue de 65 ans, une amie et sa fille Camille. La radio diffuse de la salsa.

 

            A l’échangeur de Bagnolet, le taxi prend la direction Charles de Gaulle. La musique entraînante accompagne le taxi jusqu’à l’aéroport.

 

            Au portillon de la police, Camille est soulagée de se séparer de sa mère.

 

            Enfin l’avion décolle. Jean se met à parler avec enthousiasme à Camille du voyage qui les attend. L’Orénoque, l’Amazonie, les tepuys … les Indiens guerriers, presque tous décimés… les mystérieux Piaroas pacifiques, longtemps insaisissables, toujours vivants, et même en pleine expansion démographique... Camille ne l’écoute pas, ses écouteurs de MP3 coincés sous les cheveux.

 

            Arrivés à Caracas, un bimoteur les emmène à Puerto Ayacucho. L’avion oblique au dessus des rapides où se découvre l’immense forêt. A la sortie de l’appareil, Camille est suffoquée par la forte humidité et la chaleur ambiante. Elle a du mal à supporter le climat, ce qui fait sourire Jean et agace la jeune fille.

 

            L’Orénoque au courant tumultueux, aux eaux boueuses. L’Orénoque ! C’est déjà tout un mythe. A la vue du mont Autana au sud-est ils entrent dans le Sipapo et remontent les eaux noires du Cuao jusqu’au village frontière du pays piaroa, Coromoto.

 

            Camille est très déçue. Coromoto ne ressemble en rien aux descriptions de Jean. Elle trouve l’endroit miteux. Jean lui est ravi de retrouver ses anciens amis. Il est reconnu dès son arrivée par Alfonso, qui avait été son premier interprète en 1968.

 

            Alfonso s’étonne que Jean soit toujours vivant. Ca fait si longtemps qu’il n’est pas revenu ! Tout le monde le croyait mort... Le bruit du retour d’un « revenant » se répand dans le village, on accourt, on s’ébahit. La mémoire d’un temps disparu court sur les langues.

 

            Escorté d’adolescents et d’enfants riants, Alfonso conduit Jean à sa maison et lui présente sa famille. C’est au tour de Jean de s’ébahir. Alfonso est maintenant grand-père de six petits-enfants ! Il n’est plus maître d’école, comme la dernière fois qu’ils s’étaient rencontrés il y a trente cinq ans. Sa tâche est maintenant de superviser l’enseignement scolaire dans toutes les communautés piaroa du bas Cuao.

 

            Alfonso évoque les changements survenus en trois générations. Il y a du bon et du moins bon. Les Indiens sont respectés comme ils ne l’ont jamais été, et nombreux sont les Piaroas qui ont conquis des postes importants, chose impensable il y a trente ans. Leurs droits sont protégés, mais les routes continuent à progresser, des communautés isolées sont menacées par des chercheurs d’or, et les Piaroas n’ont toujours pas acquis la propriété de leur territoire. Après une période ouverte à tous les espoirs, cette question est même devenu un sujet tabou.

 

            Jean le rassure. Il n’est pas venu pour faire de la politique. Il est seulement venu rendre aux Piaroas les enregistrements sur lesquels ils ont travaillé ensemble jadis. Alfonso peut-il l’aider à retrouver les descendants de l’ancien chef de caño Batata ?

 

            Le chef gouvernemental les reçoit. C’est un homme d’environ trente cinq ans, en chemise et pantalon gris, à l’air peu engageant.

 

            Jean lui raconte son histoire. Il y a quarante ans, en 1968, alors qu’il séjournait à caño Naranjillo chez Téou’ba, le chef de caño Batata, Mêrêritsa, est venu le voir pour lui raconter le mythe de Wahari et de Müenka (les héros fondateurs de la culture piaroa)... Le chef ne semble pas emballé par l’arrivée de ce Blanc qu’il ne connaît pas. Il veut récupérer les enregistrements mais Jean ne cède pas, il veut les remettre aux descendants de Mêrêritsa en mains propres.

 

 

 

            Un jeu de patience s’installe. Jean est autorisé à demeurer avec sa petite-fille dans une cabane au centre du village. Mais ils ne peuvent pas aller plus loin dans le territoire.

 

            Camille est dégoutée. Elle n’aime ni les gens ni l’endroit. Elle veut rentrer. Jean s’excuse de ne pouvoir la ramener tant qu’il n’a pas rendu les enregistrements. Dans cette situation tendue, force leur est d’attendre une décision favorable du chef gouvernemental. Alfonso le lui confirme : le temps n’est plus où les étrangers pouvaient faire tout ce qu’ils voulaient dans l’Etat Amazonas.

 

            En attendant, Camille est pris en charge par le groupe des jeunes filles, et elle les suit dans leurs activités, baignades, récolte et préparation du manioc, jeux avec les garçons, farniente dans les hamacs. Les jeunes filles sont curieuses de tout et Camille est bien obligée de lier connaissance. Elle leur fait écouter du Rapp français en faisant une démonstration de danse Hip-hop et elles lui font découvrir la salsa vénézuélienne qu’on a entendue au départ de Paris.

 

            Jean, lui, retrouve la fille de Mêrêritsa, un ancien flirt platonique. Ils rient doucement en évoquant de vieux souvenirs.

 

            L’arrivée continuelle de curieux des communautés voisines oblige Jean à une pratique ininterrompue de cette langue qu’il n’a pas parlée depuis des décennies. Les gens sont stupéfaits de le voir employer des mots qui sont sortis de l’usage courant. Quand il se met à leur raconter des séquences entières de mythes ils sont morts de rire...

 

            De son côté, Camille s’est rapidement adaptée aux incommodités – et aux charmes – de la vie en Amazonie. Elle est arrivée à se défendre contre les moustiques. La rivière lumineuse et tranquille, les montagnes proches, la forêt bruissante autour d’eux, les oiseaux sont magnifiques. Les hommes sont doux, les filles rient. Ne plus avoir de biens de consommation ne la dérange plus, elle est joyeuse et détendue.

 

            Au bout de quelques jours un conseil est réuni où l’on comprend mieux les enjeux de pouvoir. Kwawanyamû, la fille de Mêrêritsa, appuie la demande de Jean et s’offre à le convoyer au centre du pays piaroa où elle habite.

 

            Camille est impressionnée par sa tranquille autorité. Elle est étonnée que malgré les discussions, qui semblent âpres, il n’y ait pas de dispute. Elle en fait part à Jean qui lui explique que chez les Piaroa toute violence est proscrite, à commencer par la violence verbale. Les Piaroas sont maîtres dans l’art de trouver des solutions pacifiques.

 

            Finalement la décision est emportée, l’autorisation accordée, et c’est bientôt une joyeuse petite flottille qui quitte Coromoto en direction du haut Cuao.

 

De tournant en tournant, le mont Yawi (Jaguar) se rapproche.

 

            Soudain, Camille, qu’on appelle maintenant Juanü’nonhou (la petie-fille de Jean), pousse un cri. Un remous vient de se produire sous leur pirogue. Quelques secondes après, un gros tapir sort de l’eau sur la rive et s’éloigne dans la forêt d’un air bonasse.

 

            Jean explique à Camille impressionnée que le tapir est Wahari. Bien que ce soit l’animal le plus succulent de la forêt, les Piaroas se gardent bien de le chasser, parce qu’ils voient en lui leur ancêtre. Il est leur créateur et bienfaiteur.

 

            La rivière fait bientôt place à un mince filet d’eau, la forêt se resserre, les pirogues se fraient un chemin entre les lianes. Camille est toute heureuse d’apercevoir une orchidée. Kwawanyamû l’appelle alors « Orchidée » et Jean « grand-père d’Orchidée ».

 

            C’est enfin l’arrivée dans le village de Kwawanymû. Une vingtaine de churuatas (cases traditionnelles de forme ronde au toit pointu) blotties au pied du mont Jaguar. L’endroit est impressionnant. L’accueil est chaleureux. Le village tout entier se réunit pour le moment tant attendu. Jean pose le lecteur de CD sur une natte et le met en marche.

 

            La voix de Mêrêritsa s’élève. Rythme des paroles psalmodiant l’histoire de la création. Ecoute de la voix du mort en silence... Tout le monde est très ému. Mais Kwawanyuamû refuse de conserver les bandes. Elle demande s’il est possible de les détruire complètement. Qu’il n’en reste aucune trace. Jean n’est pas sûr de comprendre. Il s’attendait à un rejet mais pas de cette façon.

 

 

            Camille se moque de lui. Elle est devenue charmante, les traits de son visage sont détendus. Elle est parfaitement adaptée. On dirait qu’elle s’est mise à comprendre ce qui lui échappe à lui. Elle lui conseille de mettre à profit son voyage dans le haut Cuau pour faire du tourisme. N’a-t-il pas passé trente ans de sa vie à rêver d’une montagne magique dont parlent les mythes ? Hé bien il n’a plus qu’à franchir cette colline... Son cadeau de Noël l’y attend !

 

            De plus en plus désarçonné Jean suit une bande de jeunes gens à travers des paysages flamboyants parsemés de rochers étonnants jusqu’à la vue du lac étincelant.

 

            Les jeunes gens s’arrêtent et l’un d’eux dit à Jean qu’à partir de là ils ne devront plus parler. C’est l’endroit où Wahari, sa vie humaine achevée, s’est changé en tapir.

 

Ils s’approchent du lac et en font le tour en silence, puis s’en retournent.

 

            Quand le lac est à nouveau hors de vue, Jean demande aux jeunes gens ce qu’ils aimeraient en remerciement pour la visite.

 

            Le jeune homme qui conduit la bande lui demande son fusil. Jean le lui donne et lui demande comment il fera pour se procurer des cartouches.

 

« Comme toi, en voyageant », lui répond le jeune homme.

 

Note d’intention

 

«  Si les sociétés indiennes peuvent durer indéfiniment, ce n’est pas parce qu’elles sont incapables de progresser, mais parce qu’elles pensent plusieurs générations à l’avance. Une innovation pour eux n’est pas bonne ou mauvaise en soi ; seules ses conséquences à long terme permettent de décider de son utilité.  »

       Pierre Clastres

 

 

            Il y a quarante ans, les derniers Indiens semblaient condamnés par les progrès de la civilisation. L’économie des pays riches était en pleine croissance et de nombreuses tribus en ont fait les frais. Certaines, comme les Yanomamis, ont été sérieusement mises à mal, d’autres ont été complètement décimées.

 

Les Piaroas ont réussi à survivre sans perdre leur identité.

 

            Il n’y a pas dix ans, ils étaient encore invisibles. Aujourd’hui on les trouve sur Internet. N’importe qui peut voir où ils vivent, découvrir leur culture, avoir un aperçu de leur langue et faire des projets de tourisme dans leur pays.

 

            Des tour-opérateurs en ont profité. Mais les Piaroas ont réussi à les contrôler. Les Piaroas n’ont jamais été des victimes, ils ont résisté à toutes les vagues d’envahisseurs, depuis le seizième siècle jusqu’à aujourd’hui.

 

            Dans le climat de crise actuelle, on pourrait croire que les plus faibles seront les plus touchés. Ce n’est pas le point de vue piaroa. Tribu naguère peu nombreuse et ignorée, ils ne se considèrent ni comme faibles ni comme pauvres, et ne sont pas guerriers. Pacifistes convaincus, ils sont aujourd’hui en pleine croissance économique et démographique, avec un sentiment très fort de leur identité. Ils ne sont pas plus inquiets pour leur avenir que par le passé, même s’ils ont à affronter de nouvelles difficultés.

 

            Une des raisons qui expliquent le sort fortuné des Piaroas est le changement politique survenu avec l’avènement de Chavez à la tête du pays. Aujourd’hui les Indiens sont devenus des icones au Venezuela. Chose impensable il y a encore vingt ans, il est devenu plus payant aujourd’hui dans ce pays d’être Indien que paysan. Les Indiens ont rallié la révolution et nombre de leurs leaders ont accédé à des postes clés. Mais ils n’ont toujours pas acquis la propriété de leur territoire. Les intérêts identitaires et les intérêts nationaux ne sont pas toujours convergents.

 

Comment les Piaroas réagissent-ils à ce nouveau changement ?

 

            Les Piaroas ont la mémoire longue. Ils se souviennent de l’arrivée des Conquistadores. Ils savent comment situer cet événement dans l’histoire de la Création. Les Piaroas savent qui ils sont et ils ont compris que les Blancs sont des prédateurs. Ils ne leur ont rien cédé. A quoi doivent-ils cette capacité de résistance ? A une géographie favorable ? A une forte identité ? A un pacifisme éprouvé ?  A une stratégie longtemps rôdée de contacts et d’évitements? C’est ce que nous explorerons. Les Piaroas sont réputés en Amazonie comme une société ennemie de toute violence. Après avoir été longtemps craints comme de redoutables sorciers, ils sont aujourd’hui respectés comme des gens très avisés...

 

            Favorisée dans les années récentes par une conjoncture politique exceptionnelle, leur persistance nous renvoie aux conditions qui permettent à une petite société de survivre à travers vents et marées. Et, le temps venu, de se développer.

 

            Trois pistes seront suivies pour faire apparaître trois aspects qui me semblent propres à cette société.

 

Trois pistes

 

1)      La piste de la culture : la langue et le mythe

(ou le rapport au passé )

 

            Une langue non-écrite permet un changement continuel. Elle évolue constamment, elle s’adapte. Avec un exemple figé depuis 40 ans, les Piaroas vont pouvoir discuter le sens de mots oubliés. On va voir comment cette langue a évolué sur trois générations. Le mythe fondateur a-t-il changé ? Comment est-il transmis aujourd’hui ? Plutôt qu’un monument du passé à jamais fixé, est-ce qu’un mythe qui échappe à la forme écrite n’est pas un outil permettant à une société de s’adapter au gré des circonstances tout en se reconstituant en permanence sur les principes à partir desquels s’est construite une identité ?

2)      La piste de la société : les rapports entre les gens

(ou le rapport au présent )

 

            Jean Monod m’a demandé si j’accepterais d’emmener ma fille pour lui permettre de vivre quelque chose d’extraordinaire. La chose n’étant pas réalisable pour des raisons personnelles, nous avons gardé l’idée et décidé de partir avec une adolescente. Je vais emmener la fille d’une amie, de par la différence d’age elle sera présentée comme la petite-fille de Jean. Nous serons trois générations. Elle va nous ouvrir les portes des ados. Ce qui est frappant dans la société Piaroas, c’est l’absence d’autorité. Le pilier de la société est le savoir. Il n’y a pas de  coercition. C’est une société qui n’est ni autoritaire ni répressive. Comment Camille va-t-elle réagir ?

 

3)      La piste du territoire : le don et de la réciprocité

(ou le rapport au futur) 

 

            C’est l’histoire d’une relation non prédatrice : celle d’un ethnologue qui a assimilé ce que les Indiens lui ont enseigné. Quarante ans plus tard, il revient chez eux, non pas pour recueillir de nouvelles informations, mais pour leur rendre ce qu’ils lui ont donné. Cette façon de procéder est conforme à une économie basée sur la réciprocité du don, qui est au fondement de la société piaroa. La vie est un don. Rien n’est dû par privilège spécial aux hommes. Le don des choses nécessaires à la vie passe toujours chez les Piaroas par un dialogue, que cela soit entre eux, avec la nature ou le surnaturel.

  

L’organisation du tournage

 

            J’ai appris au contact d’Eric Rohmer que les choix logistiques découlent directement des choix stylistiques. Pour ce film délicat fait de situations prises sur le vif et non d’interviews, je profiterai de mon expérience en assumant la responsabilité du son et de l’image. Je viens de l’image, mais j’ai appris sur le terrain à prendre le son. Je n’emmènerai aucun technicien, je ne partirai qu’avec mes deux protagonistes. Ce choix me donnera la légèreté nécessaire pour rester sans incommoder dans les différents groupes où nous serons amenés à séjourner.

 

            L’atmosphère de ce film sera familiale. Je pars en famille chez un peuple dont toute la vie se déroule en famille. Les Piaroas ont la particularité d’être un peuple pacifique qui s’est épanoui dans les 40 dernières années, et nous nous aurons la particularité d’arriver chez eux en famille, et non pas en professionnels coupés de leurs attaches. Ainsi nous serons « à même hauteur ». Pas pour les exposer, eux, mais pour nous exposer, nous. Ce sont eux qui nous observerons. Ce n’est pas un film sur eux mais sur « comment ils nous voient 

 

            Dans la vie, je suis la compagne de Jean. Pour Jean, ce sera son troisième voyage chez les Piaroas, et comme il y est allé chaque fois avec une nouvelle femme, ce sera amusant de voir comment ils réagiront en le voyant arriver avec une troisième femme, compte tenu que, pour eux, ce sont les chefs qui ont plusieurs femmes. Cette situation n’apparaîtra pas dans le film. D’autant plus que je n’apparaîtrai pas, on n’entendra jamais ma voix, l’histoire du film est le voyage de Jean et de Camille. Pour autant, cette situation forcement influencera la qualité de nos rapports avec les communautés qui vont nous accueillir et donnera cette touche familiale qui me semble indispensable à ce film.

 

            Il n’y a rien de mieux pour un réalisateur que de cadrer son film. Cela donne un plaisir immense, on fait le montage à la prise de vue et on peut improviser des plans séquences. C’est une sensation merveilleuse de faire corps avec son sujet et d’en être la première spectatrice.

 

            Je vois ce film fait de scènes quotidiennes nous permettant de comprendre un peu cette société et surtout de réfléchir à la nôtre. Les bruits de la forêt seront très présents, comme la musique écoutée par les adolescents. C’est leur musique qui nous accompagnera, depuis le début à Paris jusqu’à la moitié du film, dans le village-frontière du bas Cuao. A partir du moment où l’on va commencer à s’aventurer vers le mont Yawi, les bruits de la forêt reprendront leurs droits.

 

            Sur les plans larges avec de nombreuses personnes dans le champ, je ne pourrai pas toujours assumer seule l’image et le son. (Le système du micro HF sur Jean ou sur Camille et d’un micro directionnel sur la caméra ne fonctionne plus dans ce cas de figure.) Il me faudra alors compter sur un complice, soit à l’image soit à la perche.

 

            Je compte sur l’intérêt des jeunes Piaroas pour m’aider à réaliser ce documentaire. Cela fait partie du jeu. Je joue beaucoup quand je travaille. C’est pour moi un état très favorable que de mettre tout le monde à l’aise et de ne pas gêner la vie quotidienne par la fabrication d’un film. J’ai appris qu’un film ne devait pas mettre en danger la vie d’un être vivant ni même le blesser.

 

            C’est donc bien une immersion joyeuse dans un milieu où l’humour est toujours présent. Les formes un peu atypiques de tournage sont propices à dissiper le malaise déclenché par l’arrivée d’une caméra. Ainsi quand je tournais des documentaires avec ma mère, nos disputes engendraient immédiatement de la part des gens que nous filmions une empathie qui résolvait nos conflits et ils acceptaient de se laisser filmer sans se sentir gênés.

 

            Dans ma manière de filmer, je reste toujours très naturelle. J’aime donner l’impression de légèreté et de facilité inspirée par le peintre Raphaël. La caméra est aussi bien à l’épaule que sur un pied mais bouge peu. Elle attend que l’action arrive dans le champ. Un point de vue toujours très direct, à hauteur des yeux, avec peu d’effets.

            C’est donc un film fait de plans assez longs, lorsque l’action est présente, et pour les séquences d’exposition de nouveaux lieux ou de nouveaux personnages, un montage très découpé, résumant par une multiplicité de point de vue la spécificité d’une churuata (case traditionnelle typique des Piaroas) ou les qualités du personnage présenté. Le rythme de succession des plans au montage devrait donc aller vers un piano pour le final au cœur de la forêt, cœur de l’identité piaroa

 

            Le plus croustillant dans ce film sera Camille, avec ses réactions typiques d’adolescente décalée. C’est un portrait d’une adolescente bien de chez nous qui va passer 6 semaines en « pays Indien » ce qui se traduit dans l’idéologie consumériste propre à cet âge par « pays du Rien ».

           

            C’est là que je l’attends avec ma caméra. Ayant vécu moi-même plus d’une fois dans des villages éloignés au rythme de la classe d’âge qui me prenait dans son sein, je sais ce qui va lui arriver. (Que vous le vouliez ou non, ce sont des expériences qui vous changent comme un voile qui se déchire sur une nouvelle facette des rapports humains.)

 

            Je m’habituais très vite à piler le mil, à me sauver quand les esprits apparaissaient dans le village et à me défaire de la tutelle parentale, pour faire corps avec le groupe. Je ne me sentais jamais en danger, tout le village se considérant comme responsable des enfants et des adolescents. Je pense que c’est ce qui se passera pour Camille. C’est par son groupe d’âge qu’elle s’intégrera dans la communauté.

           

            La symbiose qui va s’opérer sera fascinante, pour nous spectateurs européens empêtrés dans des mailles complexes d’individualismes peu adaptés à notre statut d’être humain.

 

            Je pourrais encore vous raconter les relations de Jean avec ces hommes et ces femmes qui l’ont mythifié comme le seul Blanc qui ait réussi à parler leur langue. Où en sera-t-il ? La langue piaroa est réputée difficile, elle comporte différents modes d’expressions : il y a la langue quotidienne, qui n’est pas partout exactement la même, la langue narrative des mythes, et la langue des chants pour écarter les maladies. Toutes ces expressions sont purement orales, aucune n’est écrite. Est-ce que ces trois formes d’expression existent toujours ?

 

La restitution des bandes

 

            Ces enregistrements faits il y a quarante ans chez les Piaroas leur reviennent de plein droit. Ils font partie de leur  patrimoine. Mais la tradition n’a jamais été transmise chez les Piaroas par la parole enregistrée. Pour tout ce qui concerne le savoir traditionnel, la transmission s’est toujours faite par l’exemple, la participation et l’épreuve. Jamais par l’écrit, ni par aucun autre moyen de fixation de la parole.

 

            La parole n’ayant jamais eu chez les Piaroas de support durable, l’audition d’enregistrements vieux de 40 ans peut être un choc. Cela pourrait être une révolution dans leur rapport à leur tradition. I . Dans quelque domaine d’activité que ce soit, il n’y a chez les Piaroas de partition écrite d’aucune sorte. Par exemple, après la fête du Warimé, tous les masques sont brûlés. Seule est conservée la mémoire d’un savoir-faire périodiquement réactivé.

 

            N’y a-t-il pas un risque, pour les Piaroas, dans la conservation de ces anciens enregistrements, que la version de leur mythe fondateur qui s’y trouve fixée fasse autorité ? La fluidité de leur rapport à l’origine pourrait s’en trouver altérée.

 

            Sans doute, la parole de Mêrêritsa en son temps était-elle pleinement respectée. Mais c’était un respect sans vénération, un respect qui laissait place à toutes les libertés. La fixation de cette parole, lorsque Mêrêritsa l’a confiée à Jean il y a quarante ans, a-t-il anticipé le temps où il en discuterait avec ses descendants les possibles conséquences? Par exemple, une dépossession de leurs croyances en faveur d’une « religion fondée sur un texte », créant une dépendance qui change la parole fixée en « parole sacrée ». Dans le cas de notre société, la technique a été l’alphabet. Pour être audio et numérique, la conservation d’un mythe n’en présente-t-elle pas moins le même danger ?

 

            D’où la question : Les Piaroas voudront-ils conserver ces enregistrements, ou préfèreront-ils les détruire ?

 

Retour chez les Piaroas : le miroir retourné

 

            Nous avons tendance à oublier que d’autres sociétés sont possibles. Beaucoup d’entre nous ignorent que non seulement d’autres sociétés ont existé, mais qu’il en existe toujours. Pas seulement des sociétés « sans écriture », « sans histoire » ou « sans état ». Mais des sociétés sans exploiteurs, équilibrées dans leurs rapports avec la nature comme avec les gens, dans une économie bien tempérée entre ce qu’on prend et ce qu’on rend. Des sociétés égalitaires, auto-suffisantes, où on ne travaille que quelques heures par jour, pas pour un patron, mais pour soi et les siens uniquement. Des sociétés faites pour durer. Sans police et sans argent.

 

            Ce n’est pas une évidence que la nature soit hostile à l’homme et qu’il faille se battre contre elle pour s ‘en protéger. C’est peut-être un de nos mythes à nous, peuples « seconds »  qui avons oublié ce qu’étaient les  peuples que nous appelons « premiers ».

 

            Sans doute, pour survivre, les sociétés indigènes ont-elles dû se battre. Et c’est ce qu’elles continuent à faire. Pas contre la nature, mais contre une civilisation prédatrice qui a étendu ses tentacules jusque dans leurs territoires – et parfois dans leurs cerveaux… Ce qui les a ouverts à la compréhension de bien d’autres choses, par exemple la gestion thérapeutique de la violence, ou une autre conception de la spiritualité.

 

            Il est à prévoir que l’arrivée de notre trio chez les Piaroas n’ira pas de soi. Et pour les spectateurs témoins de cette rencontre, derrière l’apparence d’une tribu uniforme, se feront jour des différences. Tous ne réagiront pas d’un bloc. Entre ce que l’on croit être et ce que l’on est dans un milieu différent, l’écart peut être déroutant quand le miroir vous est retourné.

 

            C’est une immersion en forêt pour se retrouver. Immersion nécessaire pour obtenir un film vivant, un film qui parle d’avenir, de notre avenir lié au leur. Un film d’amour des gens, de la nature et des autres.

 

            Je ne sais pas comment les Piaroas vont recevoir ces bandes que nous allons leur rapporter, mais je sais que je serai à l’affût avec ma caméra pour saisir toutes les réactions que leur restitution va susciter.

 

            Quelles émotions va ressentir Jean Monod après une absence de 30 ans ?

 

            Comment sera-t-il reçu ? Est-ce que ses amis sont encore vivants ou ne retrouvera-t-il que leurs descendants ? Vont-ils le reconnaître ?

 

            Que sera pour eux ce passé d’où il revient ?